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6 janvier 2014

La maladie du prix Nobel

Lecteur, tu as certainement entendu parler du sophisme connu sous le nom d'appel à l'autorité (ou argumentum ad verecundiam pour ceux qui veulent se la jouer auprès des nanas). Le principe est -trop- simple, en voici un exemple illustratif :
"QUOI ?! Tu crois sérieusement à la version officielle pour les attentats du World Trade Center ?
- Ben, oui, il faut bien avouer que les théories du complot, en général...
- Ah ouais ? Eh bien Hugo Chavez lui-même a dit que c'est un inside job !
- Et alors ?...
- C'est un politicien ! Ils savent ces choses-là, les politiciens ! Si un politicien dit que l'effondrement du WTC, c'était à cause d'une démolition contrôlée, c'est que c'est vrai !
- Attends... C'est pas lui aussi qui avait raconté que les USA possèdent une arme secrète qui a provoqué le tremblement de terre à Hawaï, que la CIA file le cancer à ses opposants et qui a apporté son soutien à Ahmadinejad et Kadhafi* ?
- Non mais ça compte pas, ça.
- D'ailleurs, il y a aussi des politiciens qui la soutiennent, la "version officielle". Du coup, ça veut dire-
- Ça compte pas non plus !"

Les principales victimes de l'appel à l'autorité sont naturellement les grandes célébrités du monde scientifique, principalement le très populaire physicien Albert Einstein, qui s'est vu assigner post-mortem  l'insigne honneur d'être constamment cité comme autorité suprême dans des sujets qui n'ont rien à voir avec la physique, comme la religion ou le végétarisme. Les secondes cibles par ordre de popularité sont les récipiendaires du prix Nobel (peu importe lequel). C'est vrai, quoi, un lauréat du prix Nobel ne peut pas se tromper ! Cette récompense ne peut être attribuée qu'à des gens exceptionnels ! En théorie, cette dernière affirmation est vraie. Et pourtant...

Et pourtant, depuis sa création, le prix Nobel a été décerné à plusieurs individus qui, si leurs contributions à la science ne peut être remise en question, avaient quelques légers problèmes énormes au niveau psychologique et/ou social. Tu sais ce qu'on dit sur le génie et la folie, n'est-ce pas ? C'est ce que l'on nomme dans les cercles sceptiques la maladie du prix Nobel, syndrome étrange qui fait que les récipiendaires de la distinction tant convoitée ont tendance à péter les plombs. Et pas qu'un peu, comme nous allons le voir.


James Watson, prix Nobel de médecine, zéro pointé en génétique


L'américain James Dewey Watson reçut, avec ses collègues britanniques Francis Harry, Compton Crick, Maurice Hugh et Frederic Wilkins, le prix Nobel de physiologie et de médecine en 1962 pour ses travaux sur la structure moléculaire des acides nucléiques, qui permirent (si j'ai bien compris, ce qui n'est pas garanti) de mieux comprendre la façon dont la matière vivante transmet l'information. Il fut essentiellement considéré comme l'un des pionniers de l'ADN, ce qui allait s'avérer particulièrement ironique plus tard.

Tout alla bien dans le meilleur des mondes pendant plus d'une quarantaine d'années. Et puis, en 2007, alors que Watson approchait les quatre-vingt balais, il annonça dans plusieurs journaux que, bien qu'il "espérerait" que les hommes soient égaux, les noirs étaient malgré tout "génétiquement moins intelligents" que leurs homologues à bas taux de mélanine. Toujours d'après cet éminent savant, "les gens qui ont eu affaire à des employés noirs savent [qu'ils ne sont pas égaux aux blancs]".

Bon, jusque là, c'est pas brillant, mais ça peut s'expliquer par le fait que Watson est un homme né à une époque où ce genre de considération était tout ce qu'il y a de plus ordinaire et que l'âge n'a sans doute pas aidé aux capacités intellectuelles de ce grand homme. Mais le physicien était semble-t-il déterminé à aggraver son cas, aussi affirma-t-il péremptoirement que la stupidité était une maladie génétique qui devrait être guérie. Bien entendu, il ne s'incluait pas parmi les "malades" -il avait un prix Nobel, que diantre. Dix ans plus tôt, il était également d'avis qu'une mère devrait avoir le droit d'avorter son foetus si celui-ci possédait le "gêne de l'homosexualité".

Morale de l'histoire : ne donnez jamais de prix à un gars qui remonte
son pantalon au niveau de ses coudes.

Philipp Lenard, prix Nobel de physique, nazi


On ne le dit pas assez, mais on le constate très souvent : ça vieillit mal, un physicien. Prenez notre Jean-Pierre Petit national, par exemple. Et ce n'est d'ailleurs pas un fait nouveau, ainsi qu'en témoigne la triste histoire de Philipp Eduard Anton von Lenard, lauréat du prix Nobel de physique en 1905 "pour ses travaux sur les rayons cathodiques" (là-dessus, par contre, je peux t'assurer que je n'ai rien compris).

Au début de sa carrière, Lenard était un bonhomme bien brave, quoiqu'un poil arrogant et chatouilleux quant à son amour propre, jusqu'à ce que sa relation avec un certain Albert Einstein ne tourne au vinaigre à l'orée de la Première Guerre Mondiale. Einstein était en effet pacifiste, tandis que Lenard, très nationaliste, était favorable à l'entrée en guerre de l'Empire allemand. La tension vira à la rancœur, et éventuellement, Lenard, convaincu de sa supériorité, décida qu'il existait en fait une "physique aryenne" (ou Deutsche Physik, physique allemande), naturellement supérieure à la "physique juive", laquelle cherchait selon lui à "révolutionner et dominer l'ensemble de la physique", parce que c'est ce que font les juifs, comme chacun sait. Il décida aussi au passage de mépriser la "physique anglaise", qui d'après lui plagiait toutes ses idées sur les Vrais Physiciens Allemands™.

"La science, comme tout ce qu'a produit l'humain, est conditionnée par la race et le sang.", déclara-t-il. [1

Plus tard, en 1930, il rallia le tristement célèbre parti national-socialiste, séduit par les idées de son non moins tristement célèbre leader moustachu, et devint un soutien actif de l'idéologie nazie. Hitler, appréciant la conception de la physique de Lenard, fit de lui le chef de la physique aryenne du Troisième Reich. Il en profita pour casser davantage de sucre sur le dos d'Einstein, affirmant que sa célèbre équation E=MC² était en réalité l'œuvre du physicien Friedrich Hasenöhrl, parce que bisque bisque rage, bien fait pour ta face sale juif (c'est très important, la maturité, quand on fait de la physique).

La Seconde Guerre Mondiale terminée, Lenard fut renvoyé de son poste de professeur de physique émérite de l'université d'Heidelberg, et mourut deux ans plus tard, en 1947, à l'âge de 85 ans. C'est curieux comme tout le monde est devenu brusquement intolérant envers les nazis dès 45.

Linus Pauling, prix Nobel de chimie, pseudo-médecin


Considéré comme l'un des scientifiques les plus importants du vingtième siècle, Linus Pauling a à peu près tout fait : il fut l'un des tous premiers chercheurs en chimie quantique, il travailla dans la recherche médicale (où il découvrit que la cause de la drépanocytose est une structure anormale de l'hémoglobine), s'opposa aux essais nucléaires (et reçu en récompense le prix Nobel de la paix en 1962), il sera presque le découvreur de la structure à double hélice de l'ADN, mena des projets de recherche pour développer une voiture électrique efficiente et découvrit plusieurs propriétés de la vitamine C dont il popularisa l'emploi. Ses travaux sur la liaison chimique lui vaudront également le prix Nobel de chimie de 1954.

Oui, tu as bien lu : Pauling obtint deux prix Nobel différents (ainsi qu'une liste de distinctions longue comme le bras). Un cynique comme moi dirait que cela signifie qu'il avait deux fois plus de chances de péter un câble. Une personne plus raisonnable dirait simplement que Linus Pauling est la preuve s'il fallait la faire que même les scientifiques les plus brillants peuvent faire des erreurs -de grosses erreurs.


En effet, vers la fin de sa carrière, Linus Pauling devint un peu trop enthousiaste quant à ses découvertes sur la vitamine C. Son hypothèse de départ était que les substances normalement présentes dans le corps humain sont nécessairement bénéfiques**, et il en conclut que des doses massives de vitamine C pourraient guérir un rhume. Sur cette base, il fonda la (pseudo)médecine orthomoléculaire avec son associé Arthur Robinson (qui lui, était un pur pseudo-scientifique : négationniste du SIDA, du réchauffement climatique, signataire de la pétition A Scientific (sic) Dissent From Darwinism en faveur du créationnisme...). Éventuellement, Pauling affirma que la vitamine C pourrait être utilisé pour guérir le cancer, même en phase terminale. Des études menées en 1979, 1983 et 1985 démontrèrent pourtant que l'effet de la vitamine ne dépassait pas celui d'un placébo. En fait, il fut également découvert que la vitamine C s'opposait au bon fonctionnement des médicaments antinéoplasiques. Il apparut que Pauling avait commis l'erreur trop classique d'ignorer les données contradictoires.

Pauling mourut d'un cancer -l'Ironie Cosmique avait encore frappé !- en 1994. Sa "médecine" orthomoléculaire lui survécut, et ses "praticiens" modernes affirment maintenant pouvoir soigner des maladies psychiatriques, voire le SIDA, avec des doses massives de vitamine C, tout en expliquant bien sûr que si ça marche pas c'est la faute à Big Pharma qui fait rien qu'à saboter leurs efforts.

Kary Mullis, Prix Nobel de Chimie, maboul tous-terrains


Kary Mullis, docteur en chimie ayant exercé en cardiologie et en physiologie vasculaire, était en apparence loin d'être un con. Certes, il lui arrivait de faire des trucs un peu particuliers, comme consommer du LSD et attribuer à son usage la plupart de ses découvertes, mais bon, c'est comme ça que sont les scientifiques, n'est-ce pas ? Et puis, peut-être bien qu'il avait raison, après tout. Peut-être que certaines idées vraiment géniales ne peuvent être formées que par un esprit chevauchant une licorne verte fluo à travers le pays de la barbe à papa psychédélique. Ne me souvenant pas de mon dernier trip N'ayant jamais consommé aucune drogue, je ne saurais le dire.

Toujours est-il qu'il obtint, aux côtés de Michael Smith, le prix Nobel de chimie en 1993 pour son invention de la réaction en chaîne impliquant la polymérase et bordel de merde je commence à en avoir marre de recopier des trucs dont je ne comprends pas un mot.

Son autobiographie. Sans commentaires.

Mullis, devenu célèbre pour son côté "chercheur non orthodoxe" (c'est comme ça qu'on appelle tous les chercheurs qui ne cadrent pas avec le stéréotype du vieux scientifique sexagénaire barbu avec des lunettes à double foyer), en profita pour augmenter son degré de bizarrerie d'un ou deux crans. Dans une interview pour le magazine Spin (sorte d'équivalent américain de Science & Vie), il déclara que l'origine du SIDA n'était pas à chercher au niveau viral, mais plus au niveau des homosexuels (mais qu'est-ce qu'ils ont les prix Nobel avec l'homosexualité ?), en se basant sur l'irréfutable équation : plus d'homosexuels au vingtième siècle + le SIDA est apparut au vingtième siècle = l'homosexualité provoque le SIDA. Il écrira plus tard dans son autobiographie qu'en fait l'épidémie de SIDA est le résultat d'un complot impliquant le gouvernement, les scientifiques et même les écologistes histoire de faire bonne mesure. A moins que ce ne soit les extra-terrestres, les responsables.

Mais ce n'était pas tout. Décidant qu'être lauréat du prix Nobel de chimie signifie qu'il était désormais un spécialiste dans tous les domaines n'ayant que peu à voir avec la chimie, il affirma également que le réchauffement climatique n'avait rien à voir avec l'homme, que l'astrologie c'est pas du flanc, qu'O.J. Simpson est innocent, que le livre d'Urantia*** c'est pour de vrai et que les extra-terrestres nous rendent visite régulièrement. Et ça, il le sait, il en a rencontré un. Plus précisément, il a rencontré, une nuit de 1985, un raton-laveur brillant dans le noir qui lui a dit "bonsoir docteur", ce a quoi le docteur Mullis a répondu "hello" (oui, je sais, c'est pas transcendant, comme dialogue avec un ziti). D'après Kary, ce raton-laveur était une sorte de "projection holographique" qui n'avait rien à voir avec sa consommation de LSD, rien du tout du tout.

A savoir aussi que Kary Mullis n'apprécie pas trop qu'on remette son autorité en question, encore moins qu'on lui pose des questions trop précises sur les sujets sur lesquels il délire, ou qu'on lui fasse remarquer que son domaine d'expertise est la chimie et que lesdits sujets sont sans rapport. Peu importe ! Il a raison parce qu'il a un prix Nobel, merde !


* Authentique. [1][2][3][4]
** On notera que cette hypothèse de base était déjà peu logique. Avec le même raisonnement, je pourrais dire que les métaux lourds sont bénéfiques pour l'organisme, vu que nous avons naturellement dans notre corps.
*** Pour ceux qui ont la chance de ne pas connaître, il s'agit en gros de la Bible version New Age avec des extra-terrestres à la place des anges et où l'on apprend notamment que Jesus était un ziti. A lire à ce sujet : Urantia, The Great Cult Mystery de Martin Gardner (non traduit en français, à ma connaissance).

30 novembre 2013

Les camps de concentration de la FEMA

Lecteur ! L'heure est grave, une fois de plus ! Et cette fois, c'est du sérieux : de grands intellectuels tels qu'Alex Jones ont annoncé que le Grand Satan gouvernement américain, pion du Nouvel Ordre Mondial comme tu le sais déjà, va frapper un grand coup et faire enfermer tous ceux qui s'opposent à sa tyrannie, et ce incessamment sous peu. Bon, certes, cela fait bien plus d'une décennie que ce brave Alex annonce que ça va arriver très bientôt, mais à force de se tromper, il va bien finir par avoir raison, non ?

Non ?

1. Les jolies colonies de vacances


Dans le petit monde très particulier des conspirationnistes, l'originalité n'est que rarement de mise (sans doute qu'elle est soupçonnée de faire partie du complot judéo-marxiste international, elle aussi). Ainsi, lorsqu'un conspirationniste décide de haïr le gouvernement, celui-ci ne s'embarrasse pas de le faire de manière originale et se contente de traiter les hommes et femmes au pouvoir de nazis (ou à la rigueur de fascistes) et de comparer chaque acte ou décision dudit gouvernement aux plus célèbres accomplissements du Troisième Reich. Le gouvernement augmente le budget de l'armée ? HA-HA ! C'est exactement ce qu'a fait Adolf Hitler ! Le gouvernement favorise l'enseignement de l'évolution dans les écoles ? Ben voyons ! L'évolution, c'est le darwinisme social, et le darwinisme social a mené à la Shoah, comme chacun sait ! Obama fait ses discours dans des stades ? Hitler faisait exactement la même chose* ! Le président respire de l'oxygène ? HITLER AUSSI RESPIRAIT DE L'OXYGÈNE ! Non, décidément, voilà qui fait trop de coïncidences !

La loi de Godwin : un jeu pour petits et grands.

Seulement, voilà, au bout d'un moment, les conspirationnistes américains se rendirent compte qu'à force d'accumuler les points Godwin -et après avoir réalisé que ceux-ci ne pouvaient être échangés contre un cadeau ou une réduction-, le public finissait par se lasser d'eux, de la même manière que l'on se lasse des sitcoms comiques dès lors qu'elles finissent par utiliser sans arrêt les mêmes ressorts humoristiques. Ils décidèrent que s'ils voulaient de nouveau être le centre de l'attention, ils allaient devoir frapper un grand coup. Il leur fallait fabriquer découvrir une preuve absolue que le gouvernement est bel et bien la réincarnation de l'Allemagne nazie. Il fallait quelque chose de choquant, d'énorme, de véritablement scandaleux, et si possible quelque chose qui leur permettrait de faire peur aux personnes facilement impressionnables comme il s'en trouve par millions sur ce monde merveilleux qu'est Internet. Mais quoi donc ?

Décidant finalement que la subtilité ça n'arrive qu'aux autres, les conspiros trouvèrent finalement leur nouvelle théorie : le gouvernement US, via la FEMA (Federal Emergency Management Agency, l'agence responsable de la prévention et des secours en cas de désastre) construirait des camps d'internement partout sur le territoire américain ! Oui, monsieur ! Et même que un jour, très bientôt, la loi martiale sera proclamée partout dans les États-Unis et que le GROCON fera enfermer tous ceux qui s'opposeront à lui ! Et on ne parle pas de quelques dizaines de sénateurs, mais bien de millions de Vrais Honnêtes Américains Patriotiques™ ! Peut-être même que c'est un coup des communistes nazis musulmans ! Barricadez vos fenêtres, battez votre femme (elle couche certainement déjà avec l'ennemi : dans FEMA, n'y a-t-il pas "femme" ?) et planquez-vous dans votre cave entre votre chien et vos quatre fusils d'assaut M16A1, car le gouvernement est déjà à votre porte ! Si, monsieur ! Vous verrez ! Bientôt ! Très bientôt !

"J'avais demandé une cellule avec vue sur la mer !"
Au total, c'est plus de 600 camps de concentration qui auraient été identifiés (certains vont jusqu'à plus de 800) sur tout le territoire américain, et parfois même au Canada et au Mexique. Comme c'est le cas de beaucoup d'idées ridicules, l'origine de cette théorie du complot est très obscure. Il est à peu près certain qu'elle eut pour origine le mouvement des milices paramilitaires de l'Amérique profonde. La plus ancienne itération remonte aux environs de 1996, d'après le site Skeptic Project, et provient du site d'extrême-droite American Patriot Friends Network. Cela fait donc aujourd'hui près de vingt ans que la loi martiale sera très bientôt proclamée et que demain mourra la liberté. Ne voyons pas nécessairement de contradiction là-dedans, c'est peut-être tout simplement que, tel le célèbre Docteur Manhattan, les conspirationnistes n'ont pas la même conception du temps que les simples mortels.

N'importe : l'idée avait été trouvée, ne manquaient plus que les preuves. "Peccadille, que cela !" s'exclamèrent les conspiros les plus chevronnés qui savaient déjà comment ils allaient les obtenir.

2. Opération : Ninja d'Opérette


Très bientôt, les photos et même les enregistrements vidéo de ces fameux camps inondèrent les zones les moins recommandables mieux averties du Net. La malveillance du gouvernement ne faisait plus aucun doute !...

... Bon, lecteur, je ne vais pas te jouer du pipeau plus longtemps. Tu as sûrement déjà lu plusieurs autres articles de ce blog consacrés à d'autres théories du complot. Tu sais alors que dans la quasi-totalité des cas, lorsque des conspirationnistes apportent des preuves, celles-ci sont, au mieux, peu convaincantes, mal contextualisées ou simplement trop floues pour réellement prouver quoi que ce soit. Et au pire... eh bien, au pire, elles sont carrément falsifiées.

Cette fois-ci, ce fut à peu près ce dernier cas. Lorsque des experts se penchèrent sur les photos en question (et par "expert" j'entends "toute personne ayant deux yeux, deux nerfs orbitaux et un cerveau au bout"), ils remarquèrent que ces soi-disant camps de concentration américains ressemblaient vachement à tout autre chose... Un camp de concentration supposément en activité au Wyoming s'avéra ainsi être un camp de prisonniers de Corée du Nord, dont les images avaient été réutilisées sans vergogne par des conspiros qui les avaient dénichées dans le documentaire "The Hidden Gulag : Exposing North Korean's Prison Camp" ("Le goulag caché : révélation des camps de prisonniers nord-coréens", très intéressant, au passage).


En outre, toutes sortes d'installations militaires furent consciencieusement présentées comme autant d'authentiques camps de concentration, comme par exemple le Camp Grayling au Michigan, ou Fort Chaffee dans l'Arkansas (ce qui fit bien rigoler le capitaine de la base, d'ailleurs, qui trouva hilarante l'idée qu'on puisse enfermer 40.000 personnes dans un camp qui ne peut entraîner que 7.000 soldats au grand maximum). Plus lesdites installations paraissaient frustes, inquiétantes (les barbelés sont particulièrement appréciés) et bien pourvues en personnel ainsi qu'en équipement militaire, mieux c'était.

Décidant d'aller encore plus loin, l'avocate Linda Thompson (déjà célèbre dans certains milieux pour avoir appelé à une marche armée sur Washington D.C. afin de capturer les sénateurs, les faire passer en procès et, "si nécessaire", les exécuter) réalisa le fauxcumentaire America Under Siege ("L'Amérique en état de siège", les titres plus subtils étaient sans doute tous déjà pris) dans lequel elle parvint, au péril de sa vie à n'en pas douter, à s'infiltrer dans un de ces camps de concentration situé en Indiana et à en filmer les installations. Elle avait en fait réussi à confondre un camp de prisonniers avec une station de réparation de trains AmTrak. Non, moi non plus, je ne sais pas comment c'est possible. A moins qu'elle n'ait simplement menti, naturellement, mais je préfère partir du principe qu'elle a simplement les fils qui se touchent en vertu du rasoir d'Hanlon.

CHOO CHOO MOTHERFUCKER

Pour te donner une idée du personnage qu'est Thompson et du niveau de son fauxcumentaire, à un moment du film, Thompson aborde la théorie du complot dite des black helicopters (j'espère que je n'ai pas besoin de traduire). Interrogeant un couple qui avait lancé une pétition pour l'impeachment de Clinton et dont la maison aurait supposément été incendiée en représailles, Thompson en vient à la conclusion que ça ne peut qu'être un coup des hélicoptères noirs ! Deux petits problèmes cependant : primo, en écoutant l'interview avec un minimum d'attention, on comprend qu'en fait c'est la maison voisine qui a brûlé, non celle des deux "activistes", et deuxio, le raisonnement de Thompson est que l'incendie n'aurait pu être déclenché par le disjoncteur, le ballon d'eau chaude ou par la foudre, et qu'en conclusion c'est nécessairement un incendie criminel commis par le gouvernement. Moui...

Enfin, bref. Toujours pas convaincu par ces preuves écrasantes de l'existence des camps ? Ca ne fait rien, il y en a d'autres ! Oh oui ! Houlà là, plein ! Par exemple... heu...

Ah oui ! 500.000 cercueils en plastique ont été repérés en Géorgie. De toute évidence, le gouvernement a planifié la mise à mort d'un demi-million de ses citoyens, aucune autre hypothèse n'est possible ! Bon, il est vrai qu'en regardant d'un peu plus près et en s'informant un petit peu, on s'aperçoit qu'il s'agit en fait de caveaux, qu'il y en a plutôt 50.000 et que l'endroit se trouve être un lieu de stockage pour un fabriquant de ce genre de produits, ce qui rend leur présence beaucoup plus logique, mais... heu... hum...

3. Et la marmotte met le chocolat dans le chapeau en papier alu


Bon, allez, j'arrête de jouer au con cinq minutes afin de dresser l'inévitable liste de légers problèmes et incohérences que présente cette idée au demeurant vachement marrante.

1. Donc, une fois encore, il s'agit d'un complot impliquant des la coopération de centaines de milliers de personnes (dont trois gouvernements successifs issus de deux partis différents aux idéologies peu semblables) sur plus de vingt ans, et rien n'a filtré -même pas accidentellement-, personne n'a trahi le secret ? A tout Watergate son Deepthroat, comme l'ont récemment démontré Eric Snowden et avant lui Julian Assange.
2. Tiens, puisqu'on en parle : c'est le même gouvernement qui n'a même pas été fichu de planquer ses fichiers compromettants ou d'empêcher Snowden d'aller raconter partout que la NSA fait des cochonneries avec les portables des gens qui réussirait à garder le secret sur la construction et l'entretien (ainsi que l'activation future) de centaines de camp sur son propre territoire. D'accord...
3. Linda Thompson affirme pénétrer sur une base militaire, filmer tout ce qu'elle voit, repartir et diffuser le document ainsi obtenu sans aucun problème... et ça ne soulève aucune question ? Je ne suis pas un expert, mais il me semble que s'introduire sur un camp de concentration contrôlé par des militaires et dont l'existence-même et supposée être tenue secrète devrait être quelque peu difficile. Tout ce que Thompson affirme avoir rencontré en guise de résistance est un hélicoptère noir qui aurait volé au-dessus d'elle pour observer ce qu'elle faisait...
4. Cette histoire de cercueils aussi est incohérente. Un gouvernement qui aurait assez peu de scrupules pour faire enfermer ses citoyens par millions pour subversion aurait par contre assez de décence pour les faire enterrer dignement ? Pourquoi ne pas simplement balancer leurs cadavres dans une fosse commune, ou même les brûler ?
5. Difficile de croire que la FEMA, qui a largement fait la preuve de son incompétence après l'ouragan Katrina, serait capable d'assurer l'emprisonnement de millions de personnes sur toute l'Amérique du Nord et de résoudre les problèmes de logistique liés à un tel internement.
6. Toute personne ayant étudié l'histoire du Troisième Reich et de la Seconde Guerre Mondiale saura que balancer des dizaines de milliers -et je ne parle même pas de millions- de personnes dans des camps de concentration et les y garder, ça coûte cher. Très cher. En fait, même les camps d'extermination coutèrent énormément à l'Allemagne nazie, et les prisonniers n'y restaient pourtant pas en vie très longtemps. Hors, gâcher du pognon inutilement n'est pas une excellente politique, pour un gouvernement (à moins de s'appeler Stephen Harper, j'imagine)...

Enfin, j'imagine que j'aurais les réponses à ces interrogations "très bientôt".

4. Sources et liens


- Un épisode des Skeptoids dédié à cette théorie du complot.
- Un article de Courrier International sur le même sujet.

* Oui, cet "argument" a véritablement été utilisé par quelqu'un de sérieux (et de sérieusement atteint).

1 janvier 2013

La fabuleuse histoire de la Terre Creuse


Les enfants, pour fêter cette nouvelle année qui s'annonce déjà riche en zozoteries, je vais vous raconter une fabuleuse histoire. L'histoire de comment des gens ont cru (et en fait croient toujours) que la Terre est creuse, et quelles jolies fables ont été brodées sur cette base au demeurant marrante, quoique pas très cohérente.

1. Jusqu'ici, tout va bien


Précisons d'abord que la théorie de la Terre Creuse (ou Hollow Earth Theory dans la langue de Neil Patrick Harris) est une idée très sérieuse. Et par "très sérieuse", j'entends par là qu'elle est défendue très sérieusement par des gens réels, sans doute très sérieusement atteints comme nous allons le voir.

On dirait plutôt une pêche trop mûre.
Notre charmante histoire commence en 1692, dans le laboratoire de l'astronome anglais Edmund Halley (celui-là même qui donnera son nom à la célèbre comète dont il avait calculé la périodicité et prévu le retour). Alors qu'il se livrait à des observations sur le champ magnétique terrestre, Eddie remarqua des variations dans la direction du dit champ. Il proposa une hypothèse pour expliquer ce curieux phénomène (qui fut mieux expliqué quelques décennies plus tard) : il existait en fait plusieurs champs magnétiques terrestres. Comment était-ce possible ? Eh bien ! c'est parce qu'il existe plusieurs Terres (quatre en tout), enfermés les unes dans les autres, comme des poupées gigognes.

Ne s'arrêtant pas en aussi bon chemin, Halley imagina qu'il y avait de la vie sur (dans ?) la Terre intérieure, et même une "atmosphère lumineuse". Bon, jusque là, c'est un peu farfelu, mais ça reste globalement concevable, en tous cas pour un scientifique du XVIIème siècle. Certes, cette idée allait à l'encontre de beaucoup de lois de la physique et de la géologie, mais la plupart n'avaient pas encore été découvertes, alors c'était pas sa faute.

2. Ça manque d'ésotérique, tout ça 


Ce n'est qu'au début du XVIIIème siècle que la théorie commencera à devenir vraiment loufoque, sous l'impulsion du mathématicien suisse Leonhard Euler qui déclara qu'en fait, il n'y avait qu'une sphère à l'intérieur de la Terre, au centre de laquelle se trouvait un Soleil de 950 kilomètres de large, fournissant chaleur et lumière à la civilisation qui s'y trouvait. Plus tard, le mathématicien écossais Sir John Leslie rétorqua qu'il n'y avait pas un, mais deux Soleils intérieurs, parce que tant qu'à péter les plombs, autant y aller à fond.

Hey, je vois ma maison, d'ici.

Plus tard, au XIXème siècle, le vétéran de la guerre de 1812 John Symmes continua à élaborer toutes sortes d'hypothèses au sujet des sphères concentriques. Ses successeurs donneront d'ailleurs son nom aux trous qui permettent supposément de passer d'une sphère à une autre.

Symmes lança entre autres l'idée d'aller chercher un de ces fameux trous au pôle Nord. Il avait en effet déduit qu'un trou, large de 6.000 à 10.000 kilomètres, devait s'y trouver parce que... à cause des raisons. Voilà. Finalement, l'expédition ne put se faire, et plus tard, lorsque l'amiral Byrd parvint à survoler le pôle Nord, on s'aperçut que décidément, il ne s'y trouvait pas plus d'ouverture vers un monde intérieur que de connaissances en biologie dans le crâne d'un créationniste.