27 janvier 2014

Legolas by laura - The Motion Picture

Personne n'en a rêvé, mais quelqu'un l'a fait quand même : la tristement célèbre fanfiction legolas by laura... en film ! Ou presque. La narration est de Man Without A Body.


20 janvier 2014

Comment emmerder les démarcheurs téléphoniques

Au même titre que le cancer, le démarchage téléphonique constitue un problème qui nous concerne tous. Ceux d'entre nous qui peuvent affirmer ne pas avoir subi au moins une dizaine d'enquiquineurs téléphonoïdes tentant de leur refourguer Cthulhu sait quelle bricole inutile soit sont extrêmement chanceux, soit vivent complètement à l'écart de la société, ce qui revient au même, j'imagine. C'est pourquoi il revient à chacun de nous de savoir leur faire face, sinon pour s'en débarrasser, au moins pour s'amuser à leurs dépends. À cette fin, je propose aujourd'hui une petite liste de méthodes à employer pour traiter avec les démarcheurs téléphoniques.

Le vrai visage du Mal.

1. Méthode du paranoïaque


Comme son nom l'indique, cette méthode consiste à réagir à chaque question du démarcheur comme s'il s'agissait d'une grave intrusion dans votre vie privée. A chaque déclaration de votre interlocuteur/interlocutrice, brame quelque chose comme : « pourquoi vous voulez savoir ça ?! » « pour qui vous travaillez vraiment ?! » « prouvez-le ! ». Défends-toi d'accusations qu'on ne t'as pas porté. Feins de devenir de plus en plus nerveux à mesure que l'appel se poursuit, puis accuse ouvertement le démarcheur d'appartenir à la mafia, la CIA et/ou à un réseau de pédophiles local. Astuce : ta voix doit en permanence porter dans les 80 à 90 décibels (pour référence, c'est le niveau sonore d'un embouteillage).

« Quel est votre fournisseur d'accès à Internet actuel ?
- SALAUDS, VOUS ESSAYEZ DE PIRATER MON INTERNET ! JE VAIS APPELER LA POLICE ! JE VAIS VOUS POURSUIVRE EN JUSTICE ET RÉCLAMER JUSQU'AU DERNIER CENTIME DÛ ! »

« Connaissez-vous [médicament ou produit (pseudo)médical quelconque] ?
- JE NE ME SUIS JAMAIS DROGUÉ, CE NE SONT QUE DES RUMEURS ! DES RUMEURS LANCÉES POUR ME NUIRE ! C'EST MON VOISIN QUI VOUS A RACONTÉ ÇA ?!? »

« Bonjour, je m'appelle [Nom] et...
- PROUVEZ-LE !
- Hum... Je ne-
- AH ! VOUS N'EN ÊTES PAS CAPABLE, HEIN ? VOUS CROYEZ QUE JE SUIS NÉ D'HIER ? »

"C'EST VOUS QUI RACONTEZ À MA FEMME QUE
J'AI DES PROBLÈMES D'AGRESSIVITÉ ?!"

2. Méthode du Kaliméro


Rien de tel que cette méthode pour plonger le démarcheur dans l'embarras, voire de le faire déprimer un bon coup. Elle consiste à se faire passer pour une personne tellement déprimée qu'elle n'a plus goût à rien. Pour bien incarner ton personnage, pousse de gros soupirs à intervalles réguliers, réponds « à quoi bon ? » à la moitié des questions, et raconte chacun de tes malheurs à l'autre moitié. Astuce : fonds en larmes sans raison au milieu d'une tirade de ton interlocuteur. Effet garanti. Astuce 2 : à un moment de la conversation, ne fais plus aucun bruit pendant dix minutes et savoure la panique dans la voix du démarcheur.

« Savez-vous que [marque] peut vous faire économiser jusqu'à # euros par mois ?
- Bof... de toutes façons, pour ce que je peux en faire de mon argent... L'argent ! Il y a plus que ça qui compte de nos jours... C'est pour ça que Mélissa m'a largué, je suis sûr. Pour aller se taper un connard fortuné. Je l'aimais vraiment, moi ! Mais est-ce que ça compte, pour elle ? »

« Saviez-vous que [produit] est le leader de son secteur ?
- Je ne sais pas... Je ne sais plus. Plus rien n'a de sens. C'est... c'est... [sanglots] »

« Souhaitez-vous participer à un concours pour...
- Non ! Pitié, non ! Je ne pourrais pas supporter un échec supplémentaire ! Je... C'est trop dur. Oh, et puis... Au point où j'en suis, un autre échec pourrait enfin me donner la motivation de passer à l'acte pour ne plus souffrir... »

"Aujourd'hui, j'ai mangé des pâtes... *snif*
Ca m'a rappelé Patricia !"

3. Méthode du contre-démarchage


Si ta devise est « fais aux autres ce que tu n'aimes pas qu'ils te fassent », alors cette méthode est faite pour toi ! Le principe est simple : tandis que le démarcheur te vante les mérites de son produit, tu lui rends la monnaie de sa pièce en lui présentant un produit imaginaire et en employant les mêmes techniques de vente. Astuce : ne lésine pas sur les superlatifs ! Si tu présentes un produit aux attributs aussi mirobolants que contradictoires, c'est encore plus drôle. Astuce 2 : le but du jeu étant de noyer les paroles de ton interlocuteur avec ton boniment, essaie de parler le plus rapidement possible sans t'arrêter.

« Bonjour monsieur, connaissez-vous [marque] ?
- NON ! Car depuis quelques semaines, j'ai découvert Piéjak ON, le produit ménager ultime ! Élu produit numéro un en 2027 ! Lorsqu'on m'a parlé de Piéjak ON, j'étais comme vous : j'étais sceptique. Mais j'ai vite découvert que l'essayer c'est l'adopter ! »

« Quel est votre opérateur téléphonique ?
- Grâce à Piéjak ON, je n'en ai plus besoin ! Eh oui : Piéjak ON est un produit très versatile, doté de nombreuses fonctionnalités ! Téléphone portable, détergent ménager, confessionnal, chasse d'eau... Tout est possible grâce à Piéjak ON ! »

« Félicitations ! Vous êtes l'heureux vainqueur de...
- ABSOLUMENT ! Vous avez remporté une provision d'un mois de Piéjak ON ! Composez maintenant votre numéro de carte bancaire, ainsi que votre numéro de sécurité, pour obtenir votre livraison gratuitement à l'adresse de votre choix ! [à dire très rapidement :] Offre soumise à conditions, demandez conseil à votre pharmacien, aucun remboursement, ne convient pas à l'enfant de moins de 25 ans. »


4. Méthode du faux numéro inversé


Le principe est aussi simple que ses résultats sont hilarants : fais comme si le démarcheur était quelqu'un d'autre, une de tes connaissances ou un service de dépannage en ligne, par exemple. Même lorsque ton interlocuteur tente de te convaincre du contraire, fais comme si tu ne comprenais rien et continue sur ta lancée. Le but du jeu étant soit de confondre le démarcheur, soit de le convaincre que tu es simplement fou. Astuce : après dix minutes de dialogue de sourds, commence à t'énerver et exige de parler à un supérieur (ou si tu prétends parler à un membre de ta famille, annonce-lui qu'il ne sera pas invité à Noël et que sa maman entendra parler de toi !).  

« Bonjour, mon nom est [nom], j'aimerais vous parler de [produit]...
- René ?! Ah bah dis-donc, on peut dire que t'appelles pas souvent ! Et qu'est-ce que tu deviens ? Je me faisais du souci, moi ! Tu pourrais penser un peu plus à ta tante/ton oncle, quand même ! »

« Souhaitez-vous souscrire à une offre de découverte de...
- Non, non, non, c'est le démarreur qu'est foutu, je vous dis ! Chaque fois que je tourne la clé dans le contact, j'entends un genre de glou-glou, et puis plus rien. J'ai fait le plein, pourtant. Vous croyez que j'ai coulé une bielle ? Oh, ça m'énerve... »

« Non, monsieur/madame, vous ne comprenez pas... Je ne suis pas...
- Quoi ?! Tu manques de respect ? Tu manques de respect à ton oncle ! Ce n'est pas comme ça que nous t'avons élevé ! Attention, petit bonhomme, parce que chez nous, l'enfant-roi ça n'existe pas ! Présentes-moi tout de suite des excuses où tu auras une raclée maison ! »

« Monsieur/madame, ce n'est pas votre service de...
- Oh, bien sûr ! Comme par hasard, dès que le client demande quelque chose de trop compliqué, d'un seul coup, vous n'êtes plus le service de dépannage ! Vous êtes le service de comptabilité, je présume ! Fainéants ! Tocards ! Passez-moi votre supérieur, j'ai deux mots à lui dire ! »


5. Méthode de la sénilité


Lecteur, ça t'es certainement arrivé de parler de quelque chose d'un tant soit peu technique (d'informatique, par exemple) avec une personne qui ne comprenait tellement rien que tu étais intimement convaincu qu'il faisait exprès de ne rien biter. Te souviens-tu à quel point cela t'énervais ? Eh bien, aux autres de souffrir, à présent ! La méthode de la sénilité n'est rien d'autre que ça : se faire passer pour un crétin fini et bouché à l’émeri qui ne capte pas un mot de ce que lui dit le démarcheur. Crise de nerfs garantie pour lui, et crise de rire garantie pour toi : tout le monde y gagne ! Astuce : pour plus d'authenticité, fais-toi passer pour un vieux croulant et pousse des « Heiiiin ? » en plein milieu des phrases de ton interlocuteur. Astuce 2 : si le démarcheur te demande un numéro, un nombre ou un chiffre, plutôt que de le dire à haute voix, compose-le sur ton téléphone et étonne-toi lorsque le démarcheur s'énerve. Astuce 3 : prononce les anglicismes avec ton plus bel accent français.

« Quel est votre fournisseur d'accès à Internet actuel ?
- Heiiiin ?
- Quel est votre fournisseur d'accès à Internet actuel ?
- Quoi ? C'est qui Internet ?
[après plusieurs minutes d'explications]
- Oh ! C'est Google.
- Non, monsieur... Ça, c'est un moteur de recherche.
- Oh... Ah ! C'est... heu... To... Shi... Ba.
- Non... »

« Connaissez-vous [produit] ?
- Heiiiin ?
- Connaissez-vous [produit] ? De la marque [marque]. C'est un...
- Je comprends rien à ce que vous me racontez !
- Ce... on s'en sert pour...
- Non, non, c'est trop compliqué. Je comprends rien ! Vous devriez vraiment penser à simplifier vos explications parce qu'on n'y comprend rien ! »

« Quel est votre opérateur téléphonique ?
- Heiiiin ?
- Heum... votre opérateur téléphonique. SFR, France Télécom ?...
- Heiiiin ? Non, j'utilise un téléphone, comme tout le monde ! Comment vous croyez que je vous parle ? Vous êtes nigaud ? »

Victoire !

6. Méthode du psychopathe


Si tu préfères inspirer la peur que l'énervement ou l'embarras chez les démarcheurs qui t'enquiquinent, essaie la méthode du psychopathe. Un peu plus complexe à mettre en œuvre correctement, la méthode du psychopathe, ainsi que son nom l'indique, consiste à te faire passer pour un fou dangereux au téléphone. Parle d'une voix lente avec un ton doucereux, glousse à intervalles réguliers, multiplie les sous-entendus et double-sens inquiétants (inspire-toi des grandes pontes du genre, de Dracula à Hannibal Lecter)... puis commence à te montrer... intéressé par ton interlocuteur, et mets-toi à lui poser des questions étranges (« vivez-vous seul(e) ? » « avez-vous déjà un homme tout nu ? »). Fais tout de même attention à ce que le démarcheur (pour le cas certes improbable où il serait localisé en France) n'appelle pas la police. Astuce : fais-toi aider d'un ami qui se fera passer pour une victime ligotée et bâillonnée tentant d'appeler à l'aide.

« Bonjour monsieur, mon nom est [nom], je...
- Oh oh oh, mais c'est un nom tout à fait délicieux que vous avez-là, très chère... [Nom]... [Nom]. Oui, très... appétissant, si vous me permettrez ce compliment. »

« Souhaiteriez-vous participer à un concours pour...
- Oh, vous voulez jouer avec moi ? J'aime ça. Ma mère m'a toujours dit de ne pas jouer avec ma nourriture mais... Oups, hum... simple plaisanterie. [rire inquiétant] »

« Quel est votre opé- [ton ami se met à faire du bruit]
- Un instant, très chère. [à ton ami :] Silence ! Je suis au téléphone ! Veux-tu que j'aille chercher le martinet pour t'apprendre le respect ? [au démarcheur :] Pardonnez-moi. J'ai... J'ai un chien que je n'ai pas encore fini de dresser... »


7. Méthode du comique insupportable


Nous avons malheureusement tous quelqu'un comme ça dans notre entourage proche, trop proche. Ce pauvre type, un cousin ou un oncle le plus souvent, auquel la nature à joué un bien vilain tour en lui faisant croire qu'il était capable d'humour. Et depuis lors, le bougre ne manque plus une occasion de réciter une plaisanterie qu'il a vraisemblablement lue dans un Carambar, proposer une devinette très originale qu'il a reçu dans un e-mail, voire -le Ciel lui pardonne, car il ne mesure pas ce qu'il fait !- déclamer un calembour. Eh bien, lecteur, ce que je vais te demander va sûrement t'en coûter, mais cette méthode exige que, pour la durée d'un coup de fil, tu deviennes cette pauvre créature, de manière à noyer le démarcheur sous des tombereaux de non-drôlitude. Astuce : pour pousser le vice jusqu'au bout, fais comme-ci tu étais une sorte de clown triste, devenant un peu plus déprimé chaque fois qu'un de tes gags tombe à plat, comme si ta personnalité de comique n'était qu'un masque pour dissimuler ton profond désarroi, un masque qui se morcelle un peu plus chaque plaisanterie ratée et nom de Dieu est-ce que je suis en train d'essayer de faire de la poésie dans un article expliquant comment se moquer des démarcheurs téléphoniques ?

 Je ne fournis pas d'exemple, c'est vraiment trop triste.


8. Méthode de l'inintelligible



Bon, alors celle-là, elle n'est pas compliquée : il suffit de baragouiner au téléphone de façon à être parfaitement incompréhensible, comme si tu étais ivre ou drogué. Mormmrmmmgrmbl blaffouffofi prout spsstkerlkrk argh. Astuce : mieux encore, exprime-toi dans une langue étrangère et fais semblant de ne pas comprendre le français.

« Bonjour, je suis [nom], de la société [marque].
- Lo sentimos, no se hablo alemán. »

« Connaissez-vous [produit] ?
- Oooooooh... klamekbrrodgong parfloblob urrrreeeeeeeg.
- … Je vous demande pardon ?
- [agacé] Klamekbrrodgong parfloblob urrrreeeeeeeg !
- Je suis désolé(e), je ne comprends pas ce que-
- [énervé] KLAMEKBRRODGONG PARFLOBLOB URRRREEEEEEEG ! DOOOOORRRG ! »

Un fait amusant pour conclure : durant la rédaction du présent article, j'ai été enquiquiné par treize démarcheurs différents. Sept d'entre eux ont raccroché en pleurant. Je m'améliore.

Et un seul d'entre eux à réagi comme ça.

13 janvier 2014

Guile's Theme Vs Beethoven

Guile's Theme goes with everything, ainsi que les plus cultivés d'entre nous le savent déjà. Il est donc on ne peut plus naturel que le thème le plus américain jamais composé par un japonais s'accorde à merveille avec un orchestre symphonique.


Les autres vidéos du même créateur valent aussi largement le détour.

"It's not a tattoo :
it's a birthmark !"

6 janvier 2014

La maladie du prix Nobel

Lecteur, tu as certainement entendu parler du sophisme connu sous le nom d'appel à l'autorité (ou argumentum ad verecundiam pour ceux qui veulent se la jouer auprès des nanas). Le principe est -trop- simple, en voici un exemple illustratif :
"QUOI ?! Tu crois sérieusement à la version officielle pour les attentats du World Trade Center ?
- Ben, oui, il faut bien avouer que les théories du complot, en général...
- Ah ouais ? Eh bien Hugo Chavez lui-même a dit que c'est un inside job !
- Et alors ?...
- C'est un politicien ! Ils savent ces choses-là, les politiciens ! Si un politicien dit que l'effondrement du WTC, c'était à cause d'une démolition contrôlée, c'est que c'est vrai !
- Attends... C'est pas lui aussi qui avait raconté que les USA possèdent une arme secrète qui a provoqué le tremblement de terre à Hawaï, que la CIA file le cancer à ses opposants et qui a apporté son soutien à Ahmadinejad et Kadhafi* ?
- Non mais ça compte pas, ça.
- D'ailleurs, il y a aussi des politiciens qui la soutiennent, la "version officielle". Du coup, ça veut dire-
- Ça compte pas non plus !"

Les principales victimes de l'appel à l'autorité sont naturellement les grandes célébrités du monde scientifique, principalement le très populaire physicien Albert Einstein, qui s'est vu assigner post-mortem  l'insigne honneur d'être constamment cité comme autorité suprême dans des sujets qui n'ont rien à voir avec la physique, comme la religion ou le végétarisme. Les secondes cibles par ordre de popularité sont les récipiendaires du prix Nobel (peu importe lequel). C'est vrai, quoi, un lauréat du prix Nobel ne peut pas se tromper ! Cette récompense ne peut être attribuée qu'à des gens exceptionnels ! En théorie, cette dernière affirmation est vraie. Et pourtant...

Et pourtant, depuis sa création, le prix Nobel a été décerné à plusieurs individus qui, si leurs contributions à la science ne peut être remise en question, avaient quelques légers problèmes énormes au niveau psychologique et/ou social. Tu sais ce qu'on dit sur le génie et la folie, n'est-ce pas ? C'est ce que l'on nomme dans les cercles sceptiques la maladie du prix Nobel, syndrome étrange qui fait que les récipiendaires de la distinction tant convoitée ont tendance à péter les plombs. Et pas qu'un peu, comme nous allons le voir.


James Watson, prix Nobel de médecine, zéro pointé en génétique


L'américain James Dewey Watson reçut, avec ses collègues britanniques Francis Harry, Compton Crick, Maurice Hugh et Frederic Wilkins, le prix Nobel de physiologie et de médecine en 1962 pour ses travaux sur la structure moléculaire des acides nucléiques, qui permirent (si j'ai bien compris, ce qui n'est pas garanti) de mieux comprendre la façon dont la matière vivante transmet l'information. Il fut essentiellement considéré comme l'un des pionniers de l'ADN, ce qui allait s'avérer particulièrement ironique plus tard.

Tout alla bien dans le meilleur des mondes pendant plus d'une quarantaine d'années. Et puis, en 2007, alors que Watson approchait les quatre-vingt balais, il annonça dans plusieurs journaux que, bien qu'il "espérerait" que les hommes soient égaux, les noirs étaient malgré tout "génétiquement moins intelligents" que leurs homologues à bas taux de mélanine. Toujours d'après cet éminent savant, "les gens qui ont eu affaire à des employés noirs savent [qu'ils ne sont pas égaux aux blancs]".

Bon, jusque là, c'est pas brillant, mais ça peut s'expliquer par le fait que Watson est un homme né à une époque où ce genre de considération était tout ce qu'il y a de plus ordinaire et que l'âge n'a sans doute pas aidé aux capacités intellectuelles de ce grand homme. Mais le physicien était semble-t-il déterminé à aggraver son cas, aussi affirma-t-il péremptoirement que la stupidité était une maladie génétique qui devrait être guérie. Bien entendu, il ne s'incluait pas parmi les "malades" -il avait un prix Nobel, que diantre. Dix ans plus tôt, il était également d'avis qu'une mère devrait avoir le droit d'avorter son foetus si celui-ci possédait le "gêne de l'homosexualité".

Morale de l'histoire : ne donnez jamais de prix à un gars qui remonte
son pantalon au niveau de ses coudes.

Philipp Lenard, prix Nobel de physique, nazi


On ne le dit pas assez, mais on le constate très souvent : ça vieillit mal, un physicien. Prenez notre Jean-Pierre Petit national, par exemple. Et ce n'est d'ailleurs pas un fait nouveau, ainsi qu'en témoigne la triste histoire de Philipp Eduard Anton von Lenard, lauréat du prix Nobel de physique en 1905 "pour ses travaux sur les rayons cathodiques" (là-dessus, par contre, je peux t'assurer que je n'ai rien compris).

Au début de sa carrière, Lenard était un bonhomme bien brave, quoiqu'un poil arrogant et chatouilleux quant à son amour propre, jusqu'à ce que sa relation avec un certain Albert Einstein ne tourne au vinaigre à l'orée de la Première Guerre Mondiale. Einstein était en effet pacifiste, tandis que Lenard, très nationaliste, était favorable à l'entrée en guerre de l'Empire allemand. La tension vira à la rancœur, et éventuellement, Lenard, convaincu de sa supériorité, décida qu'il existait en fait une "physique aryenne" (ou Deutsche Physik, physique allemande), naturellement supérieure à la "physique juive", laquelle cherchait selon lui à "révolutionner et dominer l'ensemble de la physique", parce que c'est ce que font les juifs, comme chacun sait. Il décida aussi au passage de mépriser la "physique anglaise", qui d'après lui plagiait toutes ses idées sur les Vrais Physiciens Allemands™.

"La science, comme tout ce qu'a produit l'humain, est conditionnée par la race et le sang.", déclara-t-il. [1

Plus tard, en 1930, il rallia le tristement célèbre parti national-socialiste, séduit par les idées de son non moins tristement célèbre leader moustachu, et devint un soutien actif de l'idéologie nazie. Hitler, appréciant la conception de la physique de Lenard, fit de lui le chef de la physique aryenne du Troisième Reich. Il en profita pour casser davantage de sucre sur le dos d'Einstein, affirmant que sa célèbre équation E=MC² était en réalité l'œuvre du physicien Friedrich Hasenöhrl, parce que bisque bisque rage, bien fait pour ta face sale juif (c'est très important, la maturité, quand on fait de la physique).

La Seconde Guerre Mondiale terminée, Lenard fut renvoyé de son poste de professeur de physique émérite de l'université d'Heidelberg, et mourut deux ans plus tard, en 1947, à l'âge de 85 ans. C'est curieux comme tout le monde est devenu brusquement intolérant envers les nazis dès 45.

Linus Pauling, prix Nobel de chimie, pseudo-médecin


Considéré comme l'un des scientifiques les plus importants du vingtième siècle, Linus Pauling a à peu près tout fait : il fut l'un des tous premiers chercheurs en chimie quantique, il travailla dans la recherche médicale (où il découvrit que la cause de la drépanocytose est une structure anormale de l'hémoglobine), s'opposa aux essais nucléaires (et reçu en récompense le prix Nobel de la paix en 1962), il sera presque le découvreur de la structure à double hélice de l'ADN, mena des projets de recherche pour développer une voiture électrique efficiente et découvrit plusieurs propriétés de la vitamine C dont il popularisa l'emploi. Ses travaux sur la liaison chimique lui vaudront également le prix Nobel de chimie de 1954.

Oui, tu as bien lu : Pauling obtint deux prix Nobel différents (ainsi qu'une liste de distinctions longue comme le bras). Un cynique comme moi dirait que cela signifie qu'il avait deux fois plus de chances de péter un câble. Une personne plus raisonnable dirait simplement que Linus Pauling est la preuve s'il fallait la faire que même les scientifiques les plus brillants peuvent faire des erreurs -de grosses erreurs.


En effet, vers la fin de sa carrière, Linus Pauling devint un peu trop enthousiaste quant à ses découvertes sur la vitamine C. Son hypothèse de départ était que les substances normalement présentes dans le corps humain sont nécessairement bénéfiques**, et il en conclut que des doses massives de vitamine C pourraient guérir un rhume. Sur cette base, il fonda la (pseudo)médecine orthomoléculaire avec son associé Arthur Robinson (qui lui, était un pur pseudo-scientifique : négationniste du SIDA, du réchauffement climatique, signataire de la pétition A Scientific (sic) Dissent From Darwinism en faveur du créationnisme...). Éventuellement, Pauling affirma que la vitamine C pourrait être utilisé pour guérir le cancer, même en phase terminale. Des études menées en 1979, 1983 et 1985 démontrèrent pourtant que l'effet de la vitamine ne dépassait pas celui d'un placébo. En fait, il fut également découvert que la vitamine C s'opposait au bon fonctionnement des médicaments antinéoplasiques. Il apparut que Pauling avait commis l'erreur trop classique d'ignorer les données contradictoires.

Pauling mourut d'un cancer -l'Ironie Cosmique avait encore frappé !- en 1994. Sa "médecine" orthomoléculaire lui survécut, et ses "praticiens" modernes affirment maintenant pouvoir soigner des maladies psychiatriques, voire le SIDA, avec des doses massives de vitamine C, tout en expliquant bien sûr que si ça marche pas c'est la faute à Big Pharma qui fait rien qu'à saboter leurs efforts.

Kary Mullis, Prix Nobel de Chimie, maboul tous-terrains


Kary Mullis, docteur en chimie ayant exercé en cardiologie et en physiologie vasculaire, était en apparence loin d'être un con. Certes, il lui arrivait de faire des trucs un peu particuliers, comme consommer du LSD et attribuer à son usage la plupart de ses découvertes, mais bon, c'est comme ça que sont les scientifiques, n'est-ce pas ? Et puis, peut-être bien qu'il avait raison, après tout. Peut-être que certaines idées vraiment géniales ne peuvent être formées que par un esprit chevauchant une licorne verte fluo à travers le pays de la barbe à papa psychédélique. Ne me souvenant pas de mon dernier trip N'ayant jamais consommé aucune drogue, je ne saurais le dire.

Toujours est-il qu'il obtint, aux côtés de Michael Smith, le prix Nobel de chimie en 1993 pour son invention de la réaction en chaîne impliquant la polymérase et bordel de merde je commence à en avoir marre de recopier des trucs dont je ne comprends pas un mot.

Son autobiographie. Sans commentaires.

Mullis, devenu célèbre pour son côté "chercheur non orthodoxe" (c'est comme ça qu'on appelle tous les chercheurs qui ne cadrent pas avec le stéréotype du vieux scientifique sexagénaire barbu avec des lunettes à double foyer), en profita pour augmenter son degré de bizarrerie d'un ou deux crans. Dans une interview pour le magazine Spin (sorte d'équivalent américain de Science & Vie), il déclara que l'origine du SIDA n'était pas à chercher au niveau viral, mais plus au niveau des homosexuels (mais qu'est-ce qu'ils ont les prix Nobel avec l'homosexualité ?), en se basant sur l'irréfutable équation : plus d'homosexuels au vingtième siècle + le SIDA est apparut au vingtième siècle = l'homosexualité provoque le SIDA. Il écrira plus tard dans son autobiographie qu'en fait l'épidémie de SIDA est le résultat d'un complot impliquant le gouvernement, les scientifiques et même les écologistes histoire de faire bonne mesure. A moins que ce ne soit les extra-terrestres, les responsables.

Mais ce n'était pas tout. Décidant qu'être lauréat du prix Nobel de chimie signifie qu'il était désormais un spécialiste dans tous les domaines n'ayant que peu à voir avec la chimie, il affirma également que le réchauffement climatique n'avait rien à voir avec l'homme, que l'astrologie c'est pas du flanc, qu'O.J. Simpson est innocent, que le livre d'Urantia*** c'est pour de vrai et que les extra-terrestres nous rendent visite régulièrement. Et ça, il le sait, il en a rencontré un. Plus précisément, il a rencontré, une nuit de 1985, un raton-laveur brillant dans le noir qui lui a dit "bonsoir docteur", ce a quoi le docteur Mullis a répondu "hello" (oui, je sais, c'est pas transcendant, comme dialogue avec un ziti). D'après Kary, ce raton-laveur était une sorte de "projection holographique" qui n'avait rien à voir avec sa consommation de LSD, rien du tout du tout.

A savoir aussi que Kary Mullis n'apprécie pas trop qu'on remette son autorité en question, encore moins qu'on lui pose des questions trop précises sur les sujets sur lesquels il délire, ou qu'on lui fasse remarquer que son domaine d'expertise est la chimie et que lesdits sujets sont sans rapport. Peu importe ! Il a raison parce qu'il a un prix Nobel, merde !


* Authentique. [1][2][3][4]
** On notera que cette hypothèse de base était déjà peu logique. Avec le même raisonnement, je pourrais dire que les métaux lourds sont bénéfiques pour l'organisme, vu que nous avons naturellement dans notre corps.
*** Pour ceux qui ont la chance de ne pas connaître, il s'agit en gros de la Bible version New Age avec des extra-terrestres à la place des anges et où l'on apprend notamment que Jesus était un ziti. A lire à ce sujet : Urantia, The Great Cult Mystery de Martin Gardner (non traduit en français, à ma connaissance).

24 décembre 2013

Le Noël peu banal de la famille Mundane

Chers petits lecteurs adorés, puisque c'est Noël, je vous fait cadeau d'une autre de mes nouvelles. Alors, vous êtes contents ?
[silence]
Je vous emmerde.

----------------------------------------------

La famille Mundane (prononcé « Moune-danne », s'il-vous-plait, c'est danois) avait ceci de particulier qu'elle n'avait strictement rien de particulier, et ceci d'intéressant qu'à vrai dire elle n'était nullement intéressante. Pour vous donner une idée de l'absence totale de particularité et d'intérêt de la famille Mundane, considérez que si cette famille était un modèle de voiture, ce serait une Renault 4L. Si c'était une couleur, ce serait le gris pigeon. Si c'était un jeu de société, ce serait le morpion. Ils étaient si inintéressants qu'aucun épithète ne saurait les décrire avec précision. Ils avaient élevé l'art d'être banal au point que ce mot n'avait plus de sens. Voici pourtant l'histoire de comment cette famille eu un Noël qui mérite presque d'être conté.

Le père de famille, Gilbert Mundane, était âgé de 47 ans et entretenait, en plus d'une passion modérée pour la culture des pétunias, une moustache brune qui jurait très bien avec ses cheveux gris. Gilbert travaillait comme comptable (« pas expert-comptable, non, enfin, pas encore, mais qui sait, la vie c'est le changement, ho ho ho. ») dans une entreprise de fabrication de tubes métalliques où ses collègues de bureau le surnommaient affectueusement « le boche », car l'Allemagne et le Danemark, c'est kif-kif, non ? Ses distractions, outre arroser suffisamment ses fleurs pour ne pas qu'elles meurent, consistaient en la consommation de bière blonde en canettes et l'observation assidue de son écran de télévision, observation qu'il entrecoupait à intervalles réguliers de commentaires sur la stupidité des programmes et la multiplication envahissante des publicités.

Il arrivait à Gilbert Mundane de voter aux élections. Un observateur quelque peu cynique dirait que son allégeance politique dépendait du temps qu'il fait : ensoleillé, il votait socialiste ; couvert, il votait à droite ; orageux, il votait communiste ; pluvieux, il votait à l'extrême-droite (mais « uniquement pour protester, houlà ! »). Un observateur très cynique dirait également que par temps neigeux, il voterait sans doute au centre, mais cet observateur aurait tort : les jours de neige, Gilbert Mundane restait chez lui et ne votait pas, tout simplement. Après tout : "voter, bon, je veux bien, mais c'est pas un vote qui fait la différence, ah ça non. »

Gilbert Mundane aimait sa femme et ses enfants, presque autant qu'il aimait ses charentaises (« souvenir de nos vacances en Charente-Maritime, ah, c'était joli là-bas, hein maman ? »). Il aimait aussi son chien Chirac (nommé ainsi « pour une blague que m'a faite un copain, ho ho ho. »), qu'il lui arrivait même de caresser juste sous le col en l'appelant (« ho ho ho. ») Chichi. Le toutou s'en foutait éperdument, ayant grâce au Ciel perdu à peu près toute forme d'ouïe à mesure que l'âge l'emportait sur son métabolisme canin, et remarquant à peu près autant les caresses que le fonctionnaire moyen remarque la frustration qu'il provoque chez le client avec lequel il a affaire. Et puis, tant qu'on ne lui mettait pas un coup de pied au cul, c'était à peine s'il remarquait les humains qui l'entouraient.

Roberte Mundane, 45 ans, épouse de Gilbert et coupable avec lui de la mise au monde des deux adorables bambins que nous présenterons ci-après, était une femme réservée au point qu'on n'avait jamais même besoin de lui demander de fermer sa gueule. C'était une femme qui, de par son existence, contredisait le vieux dicton selon lequel on ne pouvait se fier aux apparences ; elle était en effet aussi plate d'esprit que de corps. C'était une femme dont la personnalité était à peu près aussi vide que l'avenir d'un doctorant en philosophie, et tout aussi inintéressante que le curriculum de ce dernier. Roberte n'avait ainsi jamais eu de véritable hobby, ni vraiment de passion, ni réellement de métier durant toute sa vie.

Son activité favorite -non, disons plutôt l'activité qui revenait le plus souvent sur son emploi du temps- était de nettoyer les pièces de la maison qu'elle avait déjà nettoyé hier. Et puis les objets que contenaient cette pièce. Lorsque le désœuvrement l'envahissait de trop, il lui arrivait, dans un moment d'égarement sans doute, de boire jusqu'à un verre de vin blanc par semaine. Certes, elle le faisait cuire auparavant pour éliminer la majeure partie de l'alcool et le diluait dans trois-quarts d'eau afin de se débarrasser du goût, de crainte qu'elle ne sombra plus avant dans l'alcoolisme, mais tout de même.

La cuisine de madame Mundane était à l'image de la maîtresse de maison : terne et sans surprise. Les épices et l'exotisme étaient des concepts aussi étrangers à Roberte que l'astrophysique l'est à l'acarien, ou que l'autocritique l'est au politicien. Si certains ont le talent de faire surgir des goûts insoupçonnés dans des ingrédients ordinaires, Roberte avait elle le don de rendre saumâtre et fade même le plat le plus appétissant sur le papier.

Edmond fut le premier enfant à naître des époux Mundane. Dès lors qu'il entra dans l'adolescence, il s'empressa de considérer cette naissance comme l'équivalent de l'un des plus terrifiants accidents biologiques depuis l'extinction des dinosaures, ou du pire coup de pute jamais réalisé par les dieux. En effet, pour Edmond, seize ans, l'âge idiot était arrivé, cet âge où il semble neurologiquement impossible à un garçon de ne pas vomir le moindre mot émit par ses parents, cet âge où le monde n'a plus d'autres couleurs que les teintes de gris béton et de brun merde de chien, cet âge enfin où la voix de celui qui sera bientôt un homme -à supposer que le tueur pédophobe local n'y vit pas d'inconvénient- donne l'impression à son entourage que quelqu'un grince des dents contre un tableau noir tout près de leurs oreilles.

Comme déterminé à aggraver son cas, Edmond décida, Dieu lui-même ignore comment ou pourquoi, qu'il possédait un talent pour la poésie. C'est ainsi que du soir au matin, du matin au soir, jusque pendant les cours, les repas et les pauses pipi, l'adolescent gribouillait des cahiers entiers de sa prose dégoulinante de déprime morose. Ses sujets de prédilections étaient, dans cet ordre d'importance : son malheur, son blues, son désespoir de vivre et la fatalité de la vie. Qui plus est, un critique littéraire qui aurait par extraordinaire étudié ses œuvres aurait découvert que l'essentiel de son talent provenait du dictionnaire de synonymes intégré à Word. Ce même critique aurait également regretté qu'Edmond n'ait point aussi employé le correcteur orthographique du même logiciel. Le niveau moyen de ces créations atteignait précisément ce degré de nullité où ils ne pouvaient même pas être appréciés au second degré, mais sans toutefois être si nuls qu'ils en deviennent exceptionnels, à la façon d'un film d'Ed Wood. Ses poésies étaient simplement d'une nullité ordinaire. 

Ne trouvant dans son entourage de lycéen aucune personne suffisamment peu versée dans la littérature pour apprécier ses poèmes, Edmond se tourna naturellement vers les réseaux sociaux. Là, il consacra le temps qu'il n'investissait pas dans la rédaction de ses colombins à leur mise en ligne afin que le monde soit témoin de son talent comparé au reste de sa génération qui baignait dans l'illettrisme -il commettait toujours au moins deux fautes lorsqu'il écrivait ce mot. Puisque personne ne semblait vouloir le faire, il rédigeait lui-même les commentaires et critiques de ses propres poèmes.

Le tableau familial s'achevait avec le dernier des deux fils, Édouard, qui de tous les Mundane était le plus proche d'avoir un trait qui pourrait être vaguement considéré comme intéressant. Ou du moins particulier. L'enfant n'avait pas deux ans que déjà son comportement suscitait une curiosité quelque peu alarmée de ses parents. Ainsi, il lui arrivait entre autres bizarreries de manger des morceaux de tapisserie qu'il arrachait aux murs, de s'enfoncer sa fourchette en plastique dans les fesses et de cracher dans son biberon pour le boire ensuite, ce qui laissait les parents Mundane circonspects. Plus ou moins inquiets, ceux-ci s'en allèrent montrer le marmot à tous les pédiatres, pédopsychiatres et gynécologues de la région. Ils découvrirent très vite, ébahis, qu'un gynécologue n'a en fait absolument rien à voir avec les maladies infantiles (« ah ben on se couchera moins bêtes, ho ho ho. »). Quant à Édouard, on lui fit passer toute une série de tests. Les résultats étaient clairs : le dernier des Mundane, loin d'être autiste ou trisomique, était simplement un peu con. Ça n'était pas du ressort de la médecine, et ça n'avait rien d'exceptionnel. Rien du tout.

Les parents Mundane acceptèrent la nouvelle avec un haussement d'épaules et le gosse continua sa vie de petit con jusqu'à entrer dans sa quatorzième année, date à laquelle il devint officiellement un con de taille moyenne. Ce fut également à cette période approximative que le mot « con » perdit finalement de son attrait pour Édouard, sans doute parce qu'il l'avait utilisé à toutes les sauces dans toutes ses conversations depuis que son père le lui avait involontairement appris cinq ans plus tôt. Il décida donc fort logiquement de passer au mot « bite », ce qui cadrait tellement bien avec le moment de l'éveil de ses hormones qu'on eu peut soupçonner quelque malice de sa part s'il eut été quelqu'un d'autre.  

Les distractions d'Édouard incluaient mettre de la purée ou de la pâte à modeler dans les oreilles du chien, aidé du fait que celui-ci s'en tamponnait l'entendement en raison de la surdité sus-mentionnée, manger du papier -avec une préférence pour les feuilles à grands carreaux- et produire ce qu'il considérait comme être de la musique avec ses gencives.

Tout ce petit monde s'apprêtait donc à passer le réveillon de Noël en famille, une soirée qui était traditionnellement réduite à un dîner devant la télévision, suivie d'une bûche à la génoise que, grâce en soit rendue aux dieux, Roberte achetait au rayon surgelé plutôt que de la faire elle-même. Ensuite de quoi la famille retournait vaquer à ses occupations, ou à l'absence d'icelles.

Cette année-là, Gilbert avait poussé le luxe jusqu'à acquérir un sapin de Noël, d'une taille de trente centimètres, qu'il avait posé sur le poste de TV et auquel il avait ajouté une guirlande électrique dont la lumière rougeâtre crue et clignotante n'était pas sans rappeler le néon de l'enseigne d'un sex shop. Quelques branches de l'arbre avaient également été décorées d'anneaux d'ouverture de canettes de bière par le fils cadet. Ce machin vert, rouge et gris argenté, trônant devant les rideaux roses et la tapisserie beige du salon, avait en plus l'avantage de niquer les yeux de toute personne tentant de regarder la télévision tranquillement. Gilbert, qui en était pourtant le plus incommodé, refusa cependant de le déplacer, à la fois parce qu'il n'y avait nulle autre endroit ou le mettre et par fainéantise (« bof, de toutes façons, y'a rien à la télé ces temps-ci, ho ho ho. »).

Ce jour du 24 décembre, Gilbert avait accepté de rester quelques heures supplémentaires au bureau afin d'apporter quelques corrections très importantes au bilan annuel de son entreprise (« « comptabilité » ça prend toujours deux « l », ah bah heureusement que je suis là quand même, hein ? Ho ho ho. »). Sa famille avait accepté de retarder l'heure du dîner, car c'était Noël et parce que de toutes façons une dinde dégueulasse et des pommes de terres mal cuites ne seraient pas moins immondes si on les consommait à vingt heures plutôt à qu'à dix-sept heures.

Gilbert Mundane arriva donc sur les coups de 20 heures et 42 minutes (« ho là là, la circulation en ce moment, vous le croiriez pas, ho ho ho. ») et trouva ses deux adolescents effondrés sur le canapé avec cet air joyeux qu'on affiche volontiers devant les pages de publicité, et sa femme dans la cuisine à observer le four comme s'il s'y trouvait quelque révélation divine. Gilbert partit d'un « joyeux Noël tout le monde ! » en échange duquel il reçut un « hum », un « bof » et un « ta gueule, on regarde Sabatier. ».

On passa rapidement à table. La famille se jeta sur les plats de telle façon qu'un observateur indépendant aurait cru en voyant les Mundane qu'ils tenaient à s'assurer que la dinde était bien morte en la déchirant en multiples morceaux avec rage avant de l'enfoncer dans leurs gosiers respectifs avec un bref mâchouillage. On aurait crû à un documentaire animalier, ceux où l'on voit de grands félins se jeter sur des herbivores pour les réduire en lanières de chair, à ceci près qu'ici les animaux étaient bipèdes, plus graisseux que gracieux et que le chef de meute portait un bonnet de fête en carton rouge fluo.

La bûche connut le même sort sitôt que les Mundane eurent roté les derniers abats du volatile. Lorsqu'il n'en resta plus que les figurines en plastique, Gilbert, d'un geste de la main plein de mansuétude et de tâches de chocolat, autorisa ses enfants à disparaître de sa vue. Il se leva à son tour, si brusquement qu'il en renversa son verre de gros rouge, heureusement -et naturellement- vide. Posant une palluche attendrie, dans laquelle se trouvait encore un reste de pomme de terre, sur l'épaule de son épouse, il lui tint à peu près ce langage :
« C'était pas mal, maman. Hurps. » ajouta-t-il en hoquetant et éructant simultanément.
L'intéressée renifla pour toute réponse.

La soirée se passa plus vite encore que le souper. Il y eut des rires, des chants, des larmes, des souvenirs nostalgiques des Noëls passés et nombre de démonstrations de bons sentiments. Dans les émissions télévisées qu'ils regardèrent, cela va sans dire. En ce qui concerne la famille elle-même, ils filèrent dans leurs chambres respectives sitôt l'inévitable diffusion annuelle de Le père Noël est une ordure terminée.

Personne ne souhaitant réveillonner, tout le monde s'enferma dans sa chambre, ferma les volets, monta le chauffage et alla se coucher (à l'exception d'Edmond, qui décida de consacrer son temps libre à la rédaction d'un poème fustigeant Noël comme n'étant qu'une fête inventée par Coca-Cola pour augmenter son chiffre d'affaires, ainsi que les hordes de moutons qui, n'étant pas Edmond, se laissaient avoir chaque année ; une opinion des plus originales à n'en pas douter). Gilbert enfila son pyjama et se mit au lit en faisait la liste de tout ce qu'il allait pouvoir faire le lendemain : rester assis sur le canapé à roupiller, se lever pour aller chercher une bière au frigo, puis s'asseoir sur le fauteuil à côté du canapé pour roupiller.

Il était plus de dix heures du matin quand il se réveilla. Pris d'une pulsion qu'il n'avait pratiquement plus qu'une fois par année bissextile à son âge, il se tourna vers sa femme et lui secoua l'épaule.
« Hé, maman, ça te dit ? » gloussa-t-il avec toute la finesse dont il est était incapable.
Roberte ne produisit pas un son, et ne bougea pas non plus d'un pouce.

Gilbert s'avisa qu'elle faisait semblant de dormir pour ne pas avoir à répondre, et que ça devait vouloir dire qu'elle n'était pas intéressée. Il se leva et se mit en devoir d'occuper ses pensées avec autre chose que son érection. Il se dirigea vers la salle de bains en sifflant et poussa la porte. Edmond était déjà à l'intérieur, la tête plongée dans la cuvette des toilettes, les bras ballants. Cette vision déclencha un rire gras chez Gilbert qui se flatta de mieux tenir l'alcool que son rejeton intellectuellement amoindri. Il souleva le corps du môme, lui essuya le visage avec la balayette des W.C., puis le lâcha sur le tapis près de la douche.

Une fois le lavage de sa masse corporelle  terminé, Gilbert descendit dans la salle à manger pour déguster sa première bière du matin. Ainsi qu'il aimait le dire à qui voulait bien l'entendre, cet-à-dire uniquement à son chien : « Bière à jeun, bière très bien. » (à se demander de qui Edmond tenait son don pour la poésie). En pénétrant dans la salle, il trouva, effondré sur la table basse, son autre fils Edmond. Gilbert fut surpris de ce tableau. Edmond, de ce que son père savait de lui, n'était pas du genre à boire, encore moins à se livrer à quelque acrobatie que ce soit impliquant une table basse. Le père de famille en déduisit qu'il se passait quelque chose de pas tout à fait normal.

Il prit son fils par les épaules et le secoua comme un prunier en prononçant son nom. Aucun résultat. Il lui souleva la tête, puis la laissa tomber. Pas de réaction. Gilbert sortit alors son paquet de cigarettes et lui en colla une dans chaque narine, puis dans chaque oreille, avant de glousser comme un gosse de maternelle qui vient de découvrir que la nature l'a pourvu d'une zigounette. S'arrêtant brusquement de rire, il comprit finalement que ce qu'il se passait, non content de ne pas être tout à fait normal, était même plutôt anormal.

Paniqué, il prit son téléphone et composa le numéro de l'hôpital le plus proche. Une réceptionniste de toute évidence encore beurrée lui répondit :
« Mwallo, hôpital de Couïc-la-Vieille, que puis-je pour vous ?
- Faut m'aider, beugla Gilbert. Y'a ma femme, mon fils et le débile qui bougent plus. Ils sont malades ou un truc du genre !
- Mmmmh. Vous avez pris leur pouls ?
- Ah non, j'ai rien pris du tout, vous m'avez pris pour qui ? Et puis d'abord mon fils est très propre, je vous ferais dire !
- Non, monsieur, je veux dire : avez-vous vérifié les battements de leur cœur ?
- Ah ! Ah ben non, attendez.
Gilbert s'approcha d'Edmond en tendant le cable téléphonique au maximum, puis plaqua la main sur sa poitrine, au niveau du poumon droit.
- Ah ben ! éructa-t-il. Ah ben, je crois bien qu'il en a pas !
- Mmmmh. Pouvez-vous vérifier s'ils respirent, je vous prie ?
Le père colla son oreille contre le nez et la bouche du fiston.
- Ah ben on dirait bien que non ! Ils respirent pas, ils poulsent pas ! Ca doit être un peu grave ce qu'ils ont comme maladie !
- Mmmmh. C'est un peu comme s'ils étaient morts, en fait ?
- Oui, exactement comme s'ils... Ah ben j'suis con, s'exclama-t-il en pouffant alors que venait de jaillir dans son esprit un éclair de génie qui en aurait fait pâlir d'envie Archimède et sa baignoire. Ils sont pas malades en fait, ils sont morts. Excusez du dérangement, bonne soirée et joyeux Noël. »

Gilbert raccrocha au nez de la réceptionniste qui s'apprêtait à lui expliquer qu'elle allait quand même envoyer une ambulance sur les lieux. Il se mit une gifle sur le front. Était-il bête ! Sa femme ne le boudait pas, son fils n'était pas malade et l'autre n'était pas ivre. Ils étaient morts ! Gilbert s'avisa qu'en y réfléchissant, c'était même plutôt évident.

Sourcillant quelque peu, Gilbert se demanda ce qui avait bien pu se passer. N'ayant pas spécialement envie de se creuser la cervelle le jour de Noël, il conclut que ce devait être la cuisine de sa femme. Ah ça ! se dit-il. Pour que la dinde ait un goût de viande blanche, faut qu'elle soit mal cuite ! Ce n'est que lorsqu'il jeta un œil à son sapin qu'il fut forcé de constater que son hypothèse initiale était, pour parler par euphémisme, complètement à côté de la plaque.

Le sapin de Noël, en effet, était n'était plus qu'une motte de plastique noire fondue. Un rideau tout entier et une partie de la tapisserie avaient également disparu. La guirlande, de toute évidence, avait eu un court-jus, provoquant un départ de feu qui s'était rapidement étendu. Les fumées émises par le plastique brûlé et les matériaux bon marché en avaient ensuite profité pour aller se balader un peu partout dans la maison et en occire les occupants.

Oui mais alors, comment expliquer que Gilbert Mundane ait survécu, alors que même sa femme, qui dormait à ses côtés, avait été refroidie ? La véritable raison, Gilbert ne la connut jamais. Peut-être n'y en avait-il tout bonnement pas. Peut-être, tout simplement, était-ce que Gilbert Mundane était un homme si inintéressant que la Mort elle-même n'avait pas fait attention à lui.
« Ah ben y'a des jours où on ferait mieux pas se lever, hein ! » mugit-il en guise d'ultime trait d'esprit avant de retourner se coucher.

----------------------------------------------

Ainsi ce conclut cette belle histoire pleine de poésie et de bons sentiments. Bonnes fêtes de fin d'année à tous. Prochain article le 6 janvier 2014.